Partie 2 : Analyse de la situation

  1. Analyse de la vulnérabilité dans les groupes à comportements à risque 

 

Méthode de travail

Les renseignements obtenus pour l’analyse de la situation en matière de travail du sexe en Algérie, viennent de plusieurs sources :

  • D’abord les informations données par les responsables actuels ou anciens des Centres de Salubrité Publique (CSP) des wilayas où fonctionnaient les " maisons closes "
  • Des rapports et des informations données par les Services de Prévention Sociale des sûretés des wilayas de certaines wilayas
  • Des documents et des archives du Service de la Réglementation de la wilaya d’Oran
  • Des rapports d’activités du CSP du Secteur Sanitaire d’Oran
  • De différentes enquêtes d’information effectuées sur le terrain dans certaines wilayas de l’Ouest du pays par le médecin et la sage femme du CSP du Secteur Sanitaire d’Oran
  • Une enquête a été effectuée auprès des travailleuses du sexe, exerçant dans les " maisons closes ", ou dans la clandestinité par les membres du CSP d’Oran
  1. Le travail du sexe

 

Il ressort des différents rapports de l’analyse de la situation du VIH/SIDA en Algérie (le mode de contamination le plus fréquent : hétérosexualité avec 38 %) et de l’enquête sérologique menée en l’an 2000, (la prévalence la plus élevée se retrouve chez les travailleurs du sexe : et notamment chez les travailleurs du sexe clandestins 8 %) que le travail du sexe constitue en Algérie, l’une des principales sources de transmission du VIH.

En Algérie, le travail du sexe se pratique sous deux grandes formes :

  • Le travail du sexe "légal ", contrôlé médicalement par le service de santé du secteur sanitaire et surveillé par les services de Police.
  • Le travail du sexe " clandestin " non contrôlé médicalement, et surveillé " conjoncturellement  " par la Police.

1.1 Le travail du sexe légal :

Lieux d’exercice 

Le travail du sexe légal se pratique dans des sortes d’hôtels de 10 à 15 chambres, appelées " maisons closes  " ou "  maisons de tolérance ". Ces maisons sont gérées par des " patronnes " et des " sous – maîtresses " chargées de l’administration et de régler les problèmes quotidiens qui se poseraient aux travailleurs du sexe  …

Inventaire des " maisons de tolérance " depuis 1962 

Les wilayas où "  les maisons de tolérance " ont été fermées 

En Algérie, il existait des maisons de tolérance dans l’immense majorité des wilayas.

171 maisons étaient fonctionnelles au lendemain de l’indépendance, depuis, 139, soit plus de 82.5% ont été dans l’obligation de fermer au cours de ces trois dernières décennies. (Tableau 6)

Tableau 6. " Maisons de tolérance " fermées depuis 1962

Sites

Nbre

Date

de Fermeture

Wilaya

Nbre

Date

de fermeture

Adrar

1

1970

Ain Séfra

1

1987

Chlef

2

1980

Mechria

1

1987

Tenes

1

1970

Guelma

2

1987

Khemis-M

2

1975

Constantine

42

1993

Meliana

1

1975

Sétif (El Eulma)

2

1989

Laghouat

1

1990

Médéa

3

1970

Aflou

1

1989

Barouaguia

1

1990

O. El Bouaghi

1

1970

Ksar E.Boukhari

4

1989

Batna

1

1986

M’Sila

1

1970

Biskra

1

1970

Mascara

5

1974

Bejaïa

1

1990

Mohammadia

1

1975

Blida

6

1981

Sig

1

1970

Tamanrasset

1

1970

Ouargla

1

 

Tébessa

1

1987

Oran

11

03

1962

1994

Tlemcen

6

1993

Arzew

1

1982

Maghnia

1

1989

El Bayadh

1

1970

Ghazaouet

1

1970

Bordj B. Arreredj

1

1970

Tiaret

2

1994

Tissemsilt

1

1970

Sougueur

1

1990

El Oued

1

1970

Frenda

1

1982

Khenchla

1

1970

Ksar Echellala

1

1970

Souk Ahras

1

1970

Relizane

1

1993

Cherchell

1

1970

Zemmoura

1

1980

Aïn Defla

1

1980

Bejaïa (Akbou)

1

1985

Naama

1

1970

Alger

3

1970

Aïn Témouchent

1

1994

Jijel

1

1970

Béni Saf

1

1993

Sétif

5

1990

Ghardaïa

1

1980

     

El Menia

1

1989

TOTAL

 

139

 

Les villes où existent les " maisons closes  " 

Les maisons de tolérance n’existent actuellement que dans 8 wilayas :

  • Nord : Oran, Mostaganem, Skikda, Annaba Sidi Bel Abbès, Saïda
  • Sud : Béchar, Tindouf

Dans ces wilayas, il reste 30 maisons ouvertes à ce jour, soit 17 % du total de l’effectif existant en 1962. (Tableau 7)

Tableau 7.- maisons de tolérance fonctionnelles à ce jour :

Sites

Nombre

Oran

5

Mostaganem

5

Skikda

2

Annaba

3

Saïda

1

Sidi Bel Abbès

3

Béchar

5

Kénadsa

1

Fort Lotfi

1

Boulaadam

1

32

1

Béni Ounif

1

Tindouf

1

TOTAL

30

Contrôle médical des travailleurs du sexe:

Les travailleurs du sexe  sont suivis médicalement par une unité appelée " Centre de Salubrité Publique " (CSP) du secteur sanitaire du chef lieu d’implantation d’Oran, le CSP entre dans le cadre du Site Sentinelle VIH/SIDA. Dans ces CSP, exerce un personnel médical composé de :

  • médecins spécialistes
  • médecins de santé publique
  • sages-femmes
  • laborantins

L’activité de ces CSP se fait de la façon suivante :

  1. Consultations :

Consultations préliminaires de contrôle : à l’arrivée pour le dépistage de la gonococcie (examen direct des prélèvements de pertes), de l'hépatite C et dépistage des autres IST (Syphilis, Hépatite B, et VIH) par la sérologie. Le travailleur du sexe est soumis ensuite à deux consultations hebdomadaires réglementaires :

  • Dépistage de la gonococcie.
  • Visite médicale simple.
  • Une consultation à la demande pour sortir en permission.
  • Une consultation en période de menstruations où l’arrêt de travail est obligatoire.
  • Dépistage sérologique bimestriel (TPHA, VDRL, HBS, HCV, VIH).
  • Contrôle sérologique en cas de résultat suspect.
  • Contrôle semestriel anatomopathologique cervico-vaginal (FCV) pour le dépistage des pathologies du col et annexes.
  1. Dotation gratuite en : - antibiotiques pour traitement de la syphilis et la gonococcie
  2. - moyens de protection : préservatifs et contraceptifs oraux

  3. Education Sanitaire
  4. Inspection Sanitaire des lieux de travail
  5. Soutien moral et médical des patients infectés par le VIH par la psychologue du SEMEP et orientation éventuelle vers le Service des Maladies Infectieuses et dépistage de leurs sujets contacts (sérologie faite au CTS)

Le CSP travaille en collaboration permanente avec le Service d’Epidémiologie, le Service des Maladies Infectieuses et le Centre de Transfusion Sanguine (CTS).

Contrôle de Police 

Le travail du sexe légal est surveillé par un service de la Police Général (P.G) de la Sûreté de Wilaya, appelée " Service de Préservation Sociale ". L’installation des travailleurs du sexe  dans une ville où leur départ vers une autre ville, passe par ce service ; ce dernier vérifie :

  • L’existence d’un Arrêté d’Exercice établi par la Wilaya
  • Il délivre éventuellement un avis de départ, et ce, après contrôle médical.
  • Il assure l’orientation sous accompagnement stricte d’une sous-maîtresse au centre de consultation.

Aspects réglementaires actuels :

  • Circuit d’entrée au travail du sexe légal : l’intéressée fait sa demande à la wilaya avec un dossier composé de :
  • Une demande
  • Un certificat médical (la sérologie de la syphilis des hépatites B et C et VIH négative et gonococcie négative)
  • L’intéressée doit être célibataire, divorcée ou veuve

Si la demande est accordée, la personne doit passer par le Service de Préservation Sociale (pour enquête), puis par le Centre de Salubrité Publique, où elle doit faire sa sérologie (TPHA, VDRL, VIH, HBS, HCV) et la recherche du gonocoque. Elle prend ensuite son départ vers la ville choisie pour exercer son activité. Une fois en activité, et pour le moindre déplacement (permission, arrêt de travail, départ), elle doit passer par le CSP et le Service de Préservation Sociale où lui sera signifié son " départ ".

  • Circuit de Sortie du travail du sexe légal :

S’il désire arrêter définitivement son activité, le travailleur du sexe légal fait sa demande de radiation à la Wilaya et le service de préservation sociale.

 

  • Mouvement des travailleurs du sexe  légaux :

Les mouvements des travailleurs du sexe légaux sur le territoire national, actuellement sont conditionnés par l’existence et la persistance d’une activité réglementée au niveau des wilayas où existe cette activité.

Ces mouvements sont perpétuels et sont :

  • ordonnés par le Service de Police, par mesure disciplinaire (absence non signalée et non justifiée, comportement agressif) après contrôle médical.
  • à la demande de l’intéressée pour l’amélioration des ressources financières ou désir de rapprochement du foyer familial ou cessation d'activité temporaire et/ou définitive.

Problème:

  1. Interruption de distribution de préservatifs ; à Oran, par exemple, la pratique de l’utilisation du préservatif par les " clients " des " maisons de tolérance " est devenue une habitude grâce à la dotation régulière en préservatifs. Depuis ces dernières années ; malheureusement, on assiste ces derniers mois à des interruptions régulières.
  2. Mouvement des travailleurs du sexe  : généralement, les travailleurs du sexe  d’Oran vont par exemple à Sidi Bel Abbès, Skikda , Annaba, et vice et versa ; ce " mouvement " perpétuel, entrave les actions de santé régulière.
  3. Situation des travailleurs du sexe VIH  positifs :lorsqu’on retrouve une sérologie VIH positive chez un travailleur du sexe, ce dernier quitte la " maison de tolérance " et se retrouve dans l’immense majorité de cas, versé dans le travail du sexe clandestin dont il grossit les rangs.

1.2. Le travail du sexe clandestin :

Celui-ci a toujours existé, et notamment dans les grandes villes. Ainsi, un rapport du service de préservation sociale de la Sûreté de Wilaya d’Oran du 17 novembre 1972 estime à l’époque ce nombre à un millier réparti ainsi :

16 – 18 ans : 400

18 – 20 ans : 300

21 – 30 ans : 200

31 – 40 ans : 100

41 – 50 ans : 50

Niveaux du travail du sexe  clandestin :

Il est schématisé en 3 niveaux

Premier niveau : travail du sexe de luxe 

Répandu dans les grandes villes, on le retrouve dans certains grands hôtels ou d’autres lieux de rendez-vous ; dans ces hôtels ou dans ces lieux, des femmes s’adonnent à ce type d’activités chez des clients fortunés, d’une façon habituelle ou occasionnelle.

Deuxième niveau : travail du sexe de niveau moyen 

Il intéresse certaines catégories, de condition moyenne, qui sont généralement des femmes sans ressources régulières qui s’adonnent à cette activité pour subvenir à leurs besoins personnels ou familiaux ; dans les grandes villes, elle se pratique régulièrement dans les bois, les grands espaces en bord de mer, dans les jardins publics, au bord des autoroutes, parfois dans des véhicules " aménagés " type fourgonnette.

Troisième niveau : travail du sexe de bas niveau 

Retrouvé dans des lieux et des quartiers sombres, mal famés, dans des conditions de sécurité et d’hygiène lamentables où un grand nombre de femmes s’adonnent régulièrement à ce travail pour des sommes relativement modiques. En fin de carrière, le travailleur du sexe légal sans ressources, se retrouve parfois dans l’obligation d’exercer clandestinement.

Contrôle du travail du sexe:

Dans la majorité de cas il y a une absence totale de contrôle médical. Cependant, à Oran, à leur demande, une consultation est assurée, au CSP, avec dépistage, contrôle, prise en charge et dotation gratuite en préservatifs et contraceptifs oraux.

Contrôle conjoncturel des services de Police "rafles " ; ce contrôle est assuré par un service de Police Judiciaire (P.J) de la Sûreté de Wilaya appelée Service des Mœurs. 

Il ressort de cette absence de contrôle régulier (aussi bien médical que sécuritaire) un danger évident de contamination et de transmission éventuelle de la maladie, et de dérives parfois dangereuses.

    1. L’homosexualité :

L’homosexualité existe en Algérie dans la plupart des régions et notamment dans les grandes villes. On retrouve 2 catégories d’hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) :

  • Les travailleurs du sexe
  • les hommes qui vivent en couple : chacun a son partenaire

Ainsi, un rapport de police de la sûreté de daïra d’Oran, daté du 17 novembre 1972, précise qu’à cette époque, à Oran, il existe " une légère progression pour l’année en cours. Le nombre de HSH était alors environ 65 HSH connus et qui opèrent dans divers quartiers de la ville.

Ces HSH sont âgés respectivement de :

16 – 30 ans : 12

31 – 40 ans : 23

41 – 50 ans : 17

51 – 60 ans : 13

Le milieu de ces HSH est de situation modeste ; ils exercent, la plupart d’entre eux, la profession de barman, garçon de café, cuisinier. Parmi les HSH, on retrouve les travestis ; ces derniers seraient en nombre relativement important dans certaines villes, comme par exemple à Bouira.

Toujours d’après le service des mœurs de la sûreté de wilaya d’Oran, entre le 25 août et le 31 décembre 2000, 126 personnes ont été interpellées pour " racolage sur la voie publique " ; parmi ces dernières : 18 sont des HSH soit 14 %.

Malheureusement, les contrôles médicaux et sécuritaires ne se font pas régulièrement pour cette catégorie de travailleurs du sexe.

    1. Le proxénétisme 
    2. Le proxénétisme existe également en Algérie. Aussi le même rapport de police mentionne qu’en janvier – novembre 1972, 20 hommes et 18 femmes ont été inculpés de délit de proxénétisme au parquet d'Oran.

      Toujours en 1972, il y avait à Oran des maisons de rendez-vous dites " Merkez " ; leur nombre était estimé à 100 dont 62 tenues par des hommes.

    3. Aspects législatifs et réglementaires :

Il existe actuellement un grand vide législatif et réglementaire concernant le travail du sexe d’une façon générale.

Nous n’avons retrouvé aucun texte législatif ou réglementaire, traitant ce problème en dehors d’un arrêté du Préfet d’Alger, daté du 15 juin 1944, portant " règlement de la prostitution dans les villes ayant une Police d’Etat. "

Cet arrêté définit et classe les travailleurs du sexe; il décrit les modalités d’inscription, leur radiation, les " maisons de tolérance ", les hôtels garnis, les maisons clandestines de travailleurs du sexe.

Au total, il existe actuellement en Algérie, une situation alarmante qui nécessite dans ce domaine, des mesures draconiennes et urgentes ; en effet, si on ne peut éradiquer le travail du sexe - cela n’a pu être fait nulle part au monde - on peut le contrôler tout au moins sur les plans sanitaire et préventif, par des mesures adaptées à la situation socio-économique du pays.

Il est également urgent d’actualiser la législation et la réglementation, et de les adapter à la situation socio – sanitaire de la population.